Gbe Le continuum gbe

Gbe, une langue unique

Gbe comme langue unique : critères d’identification, intelligibilité mutuelle et bases de la renaissance linguistique.

Chapitre 9 — Gbe est une langue unique : critères d’identification et bases de la renaissance de Gbe. — Source : H. C. Capo (Gbekɔbu, 2014), ch. 9.

4

Angles d’analyse

5

Sections dialectales

82%

Minimum Swadesh (Fon–Éwé)

4

États du continuum

Généralités

Ce chapitre corrige l’usage vague des expressions « continuum dialectal », « complexe linguistique » ou « groupe de parlers » au profit de l’appellation « langue Gbe ». Tous les auteurs reconnaissent une entité kwa distincte ; la question est de savoir s’il s’agit d’une langue ou d’un groupe de langues.

Plutôt que de demander lequel de deux parlers est la « langue » et lequel le « dialecte », on tend à les identifier comme dialectes d’une même langue — avec la question du seuil de parenté. Le statut de Gbe est examiné sous quatre angles.

1

Linguistique

Innovations partagées, proto-Gbe et comparaison lexicostatistique Swadesh (seuil 80 %).

2

Sociolinguistique

Intelligibilité mutuelle entre sections — le Gen comme plaque tournante du continuum.

3

Littéraire

Formes écrites, production orale convergente et mobilité des genres traditionnels.

4

Politique

Au-delà des frontières étatiques — coopération entre institutions linguistiques des quatre pays.

Angle linguistique

La distinction langue/dialecte repose sur l’axe historique : un dialecte se définit par ses innovations ; la langue, par les points communs dérivables d’une proto-langue. C’est sur cette base qu’ont été définies les sections Vhe, Gen, Ajé, Fon et Phla-Phera.

Innovations partagées entre sections

  • Fusion proto-Gbe */ɛ/ et */e/ en /e/ : Vhe (Kpándo), Gen et Ajá
  • Fusion */t *th/ et */d *dh/ en /t/ et /d/ : Vhe, Gen et Ajá
  • Fusion */ts *s/ et */dz *z/ en /s/ et /z/ : Ajá, Fon, Gen, Phla-Pherá (Phla) et certains Vhe (Adángbe)
  • Palatalisation de /t d/ et /s z/ devant voyelles fermées d’avant : pas propre à l’Ajá (ex. Awlan)

Westermann (1930), Cornevin (1962) et Pazzi (1979) insistent sur les ressemblances profondes. Parler de cinq sections reste utile ; parler de cinq langues distinctes ne se justifie pas.

Comparaison lexicostatistique (Swadesh)

Comparaison des quatre formes écrites (Fon, Gen, Aja, Éwé) sur 100 mots Swadesh — seuil proposé : 80 % de termes apparentés pour une même langue.

Paire de variétésTermes apparentés
Fon–Éwé82 %
Fon–Aja84 %
Fon–Gen82 %
Éwé–Aja96 %
Éwé–Gen96 %
Aja–Gen96 %

Le Fon écrit est légèrement plus éloigné ; le minimum (Fon–Gen ou Fon–Éwé) reste à 82 % — preuve que les formes les moins apparentées restent membres d’une même langue.

Angle sociolinguistique

Une langue peut se définir comme un ensemble de parlers entre lesquels existe un certain degré d’intelligibilité mutuelle. Ce critère pose quatre problèmes connus :

  • Mesure objective et seuil de distinction dialecte/langue : problème technique non résolu
  • Intelligibilité souvent fonction de la distance géographique, non linguistique ; non transitive (A↔B, B↔C n’implique pas A↔C)
  • Intelligibilité parfois unidirectionnelle (exposition asymétrique entre parlers)
  • Refus délibéré de reconnaître la compréhension (attitudes sociologiques, enquêtes de standardisation)

Observations empiriques

Waci

Kômé (Bénin)

Un locuteur Waci comprend parfaitement les autres Vhe, le Gen, en grande partie l’Ajá, le Phla et le Phelá du même district.

Ajá

Dogbó

Comprend parfaitement tous les Ajá, le Gen, le Fon urbain, le Waci et le Tsáphɛ.

Phla

Phlagán (Grand Popo)

Comprend parfaitement le Gen, le Waci, le Fon urbain et le Phelá.

Ayizɔ

Alada

Comprend le Tofin, le Fon urbain, le Gun et en grande partie le Gen.

Fon

Accra (Madina)

Des locuteurs Fon trouvant du travail à Madina parlent le Vhe urbain en deux semaines — l’absence d’intelligibilité perçue relève du manque de contact, non de la distance linguistique.

Gen

Plaque tournante

Tous les locuteurs Gbe de Madina comprennent le Gen — y compris Pecí, Towun, Phla et Maxí (sermons Pénoukou, 1975–1977).

Schéma de l’intelligibilité mutuelle

Le parler Gen apparaît comme une « plaque tournante » dans le continuum. Du point de vue de l’intercompréhension, Gbe se prête à être traité comme une langue unique.

Angle littéraire

Dans le continuum Gbe, trois catégories de formes écrites se distinguent (repère : campagne d’alphabétisation 1975) :

Établies

Avant 1975

Éwé, Gen, Fon, Gun : littérature religieuse, ouvrages descriptifs et didactiques.

En cours

Aja & Waci

Certaine littérature écrite, système orthographique explicite avant 1975.

Récentes

Depuis 1975

Weme, Kotafon, Ayizo, Tèfin, Saxwe : syllabaire depuis 1975, ouvrages de référence en préparation.

Mobilité littéraire orale

  • Proverbes identiques (Pazzi & Agbano II 1969 — Gen/Mina ; Guillet 1971 — Fon ; Dzobo 1973 — Éwé)
  • Anthroponymes et toponymes quasi identiques (Fáyínnú, Alixonú, Tóvíyínkú, Xomɛyan ; Kóme, Lókosa, Atitongon, Se…)
  • Comptines circulant librement entre communautés dialectales (Egblewogbe 1975, Ghana)
  • Berceuses et chansons populaires sans frontières — ex. aloré klóna aloré « une main lave l’autre »
  • Chansons d’orchestres : nú nona amesí… (Tsáphɛ, Bénin) appréciée chez les Awlan (Ghana) ; gbetó dá (Fon), lonlon sénphé (Gen)
  • Contes avec séquences chantées dans un autre parler Gbe, sans traduction ni problème de compréhension

Les productions orales sont convergentes et révèlent des expériences communes — base certaine pour une littérature écrite commune en orthographe uniforme standard de Gbe.

Angle politique

On tend à faire coïncider les limites d’une langue avec celles d’un État — d’où « langue dahoméenne » (Fon) vs « langue Éwé » (Togo), en ignorant le Waci, l’Aja, le Gen, le Phla des deux côtés du fleuve Mono.

Ghana

Bureau of Ghana Languages — promotion des langues nationales dont l’Éwé.

Togo

Académie de la langue Éwé — langue nationale officielle.

Bénin

Centre national de linguistique appliquée (CENALA) — recherches sur les parlers gbe.

Nigéria

National Language Centre — locuteurs Gbe des États d’Ogun et de Lagos.

L’unité de la langue Gbe, parlée par des communautés du Ghana, du Togo, du Bénin et du Nigeria, doit être mise en exergue comme base de relations cordiales entre ces quatre États.

Conclusion

Quelle que soit la définition retenue de « langue », tout le continuum Gbe peut — et devrait — être traité comme une seule langue, avec ses dialectes (Vhe, Gen, Ajé, Fon, Phla-Phera). Il est possible et souhaitable d’avoir une orthographe uniforme standard de Gbe.

Les conditions objectives de la renaissance de Gbe existent déjà ; ce qui manque est un soutien politique et une conviction partagée. Il faut coordonner les efforts des chercheurs, favoriser les interactions entre populations locutrices, et engager la standardisation consciente de Gbe.